Tout est dans la nuance

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Je m'arrête, le temps d'un article, sur un sujet sans doute grave dont on ne mesure pas les conséquences à moyen terme pour plusieurs générations : le son.
"Bien sûr ! Les jeunes ont un casque sur les oreilles en permanence. Une génération de sourds !" s'empresseront de penser certains. Le sujet est ici bien plus sournois et bien plus important ; il commence, comme souvent, par la notion de profit financier.

Etudions d'abord

Tout commence par le principe même de la compression du son. Un son compressé, comme le format mp3 par exemple, est un son dont les niveaux faibles ont été relevés, et les pics forts un peu abaissés. Ainsi, un élément en fond ressort plus facilement. Tous les médias utilisent aujourd'hui un son compressé. 

Prenons la radio.
Allumez-la, et passez toutes les radios en revue. Tentez de comparer les sons (je vous invite à faire l'expérience avec votre enfant) ; vous serez sans doute très vite capables de qualifier tel ou tel son. Vous pourrez ainsi par exemple qualifier les niveaux sonores et en déduire les taux de compression (si tous les sons semblent être à un volume égal, le taux de compression est fort). Vous pourrez également noter une certaine coloration (il s'agit d'un filtre appliqué au son, qui le transforme. Le son n'est plus naturel). Vous distinguerez alors très nettement les colorations particulières des stations adressées aux jeunes, et les colorations moins prononcées des autres stations.

Prenons maintenant la télé.
Allumez-là, quelle que soit l'heure, mais cherchez les pubs. Selon les chaînes le principe différera, mais vous constaterez tout de même sa généralisation. Quel principe ? Celui de la compression du son dans la publicité. Les publicités doivent vous faire rester à votre poste, pas vous inviter à vous lever (auquel cas elles ne servent à rien) ; les annonceurs doivent s'assurer qu'un maximum de spectateurs resteront devant leur poste pour écouter leur annonce. Ils utilisent ainsi la compression du son, qui maintient l'attention en augmentant les sons faibles. Sur certaines chaines, le son des publicités est également plus fort.
Restons encore un peu sur la télé, et arrêtons-nous un instant sur les émissions pour enfants, les sit-coms, etc. Refaites l'exercice, et comparez-les avec une vraie scène de vie. Exercice facile : regardez une scène d'un feuilleton télévisé et reproduisez avec l'enfant les gestes et les bruits ambiants de la scène. Si un personnage pose un verre sur une table, posez un verre, et comparez la hauteur de ces sons avec la hauteur des voix. Vous arriverez vite à la conclusion qui s'impose : un verre posé normalement n'est jamais aussi fort que la voix d'une personne, mais à la télé, si !

Pourquoi tout ce mal ?

Pourquoi ? C'est simple : l'attention. On vous demande de rester devant la publicité, mais les publicitaires ne convaincront jamais par le son quelqu'un qui est déjà convaincu de la perte de temps passée devant ces spots. Alors que faire ? Simplement préparer les enfants aux publicités qu'ils subiront toute leur vie. Préparer leur oreille. Préparer leur cerveau. 
Le principe est tout aussi efficace qu'irresponsable et odieux : pour maintenir l'attention des enfants devant les publicités, il ne faut pas relâcher leur attention. Mais puisque les publicités ont un son compressé, si les dessins animés ne l'ont pas la différence s'entendra et l'enfant recevra un stimulus différent l'alertant d'un changement dans le son (comparable à un changement de station de radio passant de Skyrock à Radio France).  Les dessins animés d'aujourd'hui sont donc conçus sur un principe d'égalisation de tout : le son est compressé pour que chaque événement devienne un stimulus égal en intensité au précédent, égal au suivant, et égal à la publicité à venir. L'histoire est également racontée sur un rythme toujours identique ; il ne faut pas de pause, pas de relâchement de l'attention. De scènes rapides et courtes qui ne laissent aucun répis à l'attention de l'enfant qui n'a même pas le temps de réfléchir à ce qu'il regarde.

Conclusion

L'ensemble des médias préparent les enfants à devenir de « bons » consommateurs, et de mauvais entendeurs.
L'enfant est préparé à des sons sans nuance, en total décalage avec les sons environnants, hors des médias, dont l'intensité doit les préparer naturellement à une réaction proportionnée. 
L'oreille devient paresseuse, avec des incidences graves dans les connexions neuronales : normalement, un enfant apprend à nuancer sa façon de parler, mais le fait-il encore lorsque tous les sons qu'il reçoit sont ainsi compressés. Sera-t-il à l'avenir encore capable de hiérarchiser les informations qu'il reçoit ?

La grammaire est l'articulation de la pensée. La mise en perspectives, la hiérarchisation, la mise en relation de différentes informations. Mais pour qu'une grammaire soit proprement enseignée à un enfant, ne faut-il pas au préalable que son environnement l'aide à recevoir des informations qu'il peut hiérarchiser ? Passant en moyenne 5 heures par jour devant la télé, il ne sera certainement pas aidé dans cette démarche naturelle.

Pour se documenter : http://www.lasemaineduson.org/Bibliographie