Réponse à Béatrice en forme de "coming out"

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Il est toujours curieux de constater avec quelle apparente rigueur la vie s'efforce de nous faire prendre des chemins qui, après coup, paraissent avoir été tracés juste pour nous afin de nous faire réaliser ce que nous savions déjà. Certains mettent toute une vie à accepter les évidences, d'autres ne les voient jamais et en meurent sans doute. Pour ma part, je savais très tôt beaucoup de choses sur moi-même ; il me restait à les accepter et savoir qu'en faire. Il m'aura fallu trente ans pour la première étape ; j'en suis à la deuxième.

L'un des chemins dont je parle est d'abord celui de ma famille : la dyslexie de mes enfants combinée à nos choix de vie (l'instruction en famille par refus de l'école puis, de plus en plus, l'envie commune de faire un maximum de choses par nous-mêmes pour ne plus être esclaves du mode de vie imposée par notre société et notre époque) nous ont conduits à ne pas chercher le parcours "facile" irréfléchi traditionnel. Ghislaine a fouillé, s'est renseignée sur la dyslexie, a trouvé Béatrice Sauvageot et un discours qui nous parlait. Sur ce chemin, j'ai récemment posé une question ; Ghislaine avait donné ses réponses déjà bien avant. Cette question m'a amené à faire le test en ligne. Je suis Bilexique. Gros trouble... Malgré ce que j'en savais, malgré les rencontres pour les enfants, je ne percevais pas bien (et ça trotte encore) comment je pouvais l'être alors que je n'ai jamais eu aucune difficulté, aucune appréhension avec l'écrit et la lecture. Je ne vois pas les lettres en 3D, je ne confonds pas les signes... J'avais accepté l'idée d'être APIE (« Atypique personne dans l’intelligence et l’émotion », terme défini par Jean-François Laurent) ; les livres qui expliquaient cette "catégorisation" des autrement et bêtement appelés "surdoués" m'avaient pleinement convaincu vivre et avoir vécu ce que vivaient les autres "comme moi". J'avais accepté être différent, posséder une intelligence différente, des points de vue particuliers, des méthodes personnelles. Mais je n'ai jamais voulu les affirmer car ça signifie se livrer et prendre des coups ; ça peut aussi signifier "dire merde". Béatrice m'a d'abord proposé de faire un bilan à la suite duquel elle m'a expliqué que je ne suis pas en souffrance et n'ai pas besoin de rééducation ; par contre, un besoin de m'affirmer, d'aller vers des univers vers lesquels je serais bien, d'envoyer "chier" les autres et de trouver la façon de le faire. Elle m'a demandé d'écrire à ce sujet afin qu'elle et son équipe m'aident à y voir plus clair.

Tout un programme.

Et voilà que cela croise un autre chemin. Celui sur lequel j'étais déjà, une longue et très forte pente à remonter et tout à construire ; je ne trouvais pas la porte et voilà qu'à l'évidence il faut que je la trouve car elle n'est pas qu'une issue : elle est à la fois l'Issue et la porte d'entrée dans ma vie.

D'abord, je remonte, mais pas ce chemin. Un autre : mon histoire, ou du moins les éléments de mon histoire qui m'interpellent quant à ce moi à trouver. 

Je remonte. D'aussi loin que je me souvienne, je n'ai jamais voulu faire mon Service Militaire. Tout petit, je savais que je ne pourrais jamais accepter la position d'insoumission dans laquelle je serais mis. Et quelque soit le degré de cette insoumission ; le principe même m'effrayait, y penser était vertigineux. Ma décision était prise alors que je n'avais peut-être même pas 8 ans. Je n'ai pas fait mon Service Militaire, j'ai objecté, la même horreur en moi de cette injustice d'être né garçon dans un pays qui trouvait normal de nous incarcérer.

Je remonte. En fin d'école primaire, je me souviens m'être souvent fait la réflexion que je n'avais pas assez de vocabulaire comparé à mes camarades de classe, surtout par rapport à ceux qui étaient derrière moi sur l'échelle de notation scolaire (j'étais troisième de la classe en cm1 et cm2). Je me souviens aussi que je savais qu'il me faudrait travailler sur ce sujet, mais que le temps ferait aussi son oeuvre.

Je remonte. Les années collège ; Les deux premières années, je me mets au rythme du groupe. Ma moyenne descend, le 11 me convient. Je n'aime plus vraiment travailler, ce qu'on me donne à faire n'a pas grand sens pour moi : beaucoup de par coeur et de répétitions, tellement de violence tacite entre les collégiens et d'absence d'amour du métier chez les enseignants. C'est ennuyeux et je repousse toujours le temps du travail, jusqu'au dimanche soir voire le matin dans le car. Ca ne me ressemble pas, mais je suis dans le groupe. Il y a aussi mon frère ainé qui, ayant redoublé pour la deuxième fois, se retrouve dans ma classe. Deux années à le voir déconnecté des autres tant sur le plan scolaire que sur le plan relationnel. Ca ne l'a pas toujours été, mais ça l'est aujourd'hui : j'ai sans doute évité de montrer un écart trop grand entre lui et moi pour le protéger. Ca passait par me diminuer, par me mettre en veille.

Je remonte. Les années collège toujours ; mes copains ne sont pas les gars les plus en vue. Je ne cherche pas la compagnie de ces derniers, ils ne m'intéressent pas. J'aime les personnes gentilles et simples car elles cachent les caractères les plus complexes et les plus intéressants, à condition toutefois de s'y intéresser et de ne pas rester à la surface des choses. Dans le même temps, je ne me fais pas comprendre. Mais je sais qui je suis au fond de moi, je n'arrive juste pas à savoir comment faire avec et je me dis que je dois juste être patient : adulte, je saurais comment faire car je vois déjà qui je suis, qui je serai. Je me représente ce moi par une sorte d'esprit en formation dans mon corps qui ne cherche que sa forme mais dont l'essentiel est déjà en place. Peu importe ce qu'on pense de moi, je sais qui je suis. Cette pensée me sauve car elle me préserve des cons, des violents, des méchants. Elle m'a coûté aussi sans doute car elle peut expliquer mon introversion, mais je ne mesure pas combien et précisément comment. J'ai toujours considéré qu'une de mes qualités était d'être capable de dire peu mais de toucher dans le mille ; le corolaire est de passer à côté de moments, d'actes manqués. Il y en a des tonnes. 

Je remonte. Les années collège encore, les deux dernières années. Mon frère a quitté le collège en fin de 5ème ; l'année de 4ème, connue pour être la plus dure, sera pour moi la plus facile. Je travaille de nouveau, je prends goût à l'effort et aux très bons résultats dans la plupart des matières. Je termine 4ème avec plus de 16 de moyenne. Je ne suis toujours pas le groupe, ça ne présente aucun intérêt. Mais quelque part, attiré tout de même par quelques étoiles scintillantes,  j'aimerais expérimenter quelques actes manqués. ceux-ci le resteront. J'ai choisi l'allemand et non pas l'espagnol pour le challenge de la difficulté et pour le petit groupe. En 3ème, une chose me revient souvent : mon prof de français est une autorité, dans tous les sens du terme. Directeur de l'établissement, il impose autant par sa présence que par son verbe. Il est, comme quelques profs que j'ai eu de la primaire à la Fac, un de ceux qui seront pour moi le voyant qui indique que quelque chose ne fonctionne pas en moi comme chez les autres. Il me mettra autant en doute que face à mes certitudes, révélant mes forces et faiblesses. Une ligne de front à lui tout seul sur laquelle je suis l'unique combattant. Une anecdote : nous devons répondre à des questions dans le cadre d'une "compréhension de texte". Le texte parle d'un type qui regarde de sa fenêtre la danse printanière des insectes, une "féérie en fleurs". Son voisin fait tourner sa tondeuse et lui gâche le spectacle. Question : que reproche-t-il au voisin ? Blocage pour moi. C'est trop facile, il y a un piège. Je sais que le prof aime tout ce qui est ancien, le bricolage à l'ancienne par exemple. Son vocabulaire est très posé comme plus personne ne le parlais encore ainsi (alors qu'il était jeune). Le piège, je le décèle, je cherche le second degré et ce que je crois que le prof attend comme réponse, quitte à ce qu'elle me paraisse décalée : le type reproche au voisin d'utiliser une tondeuse à moteur alors qu'à la main il n'embêterait personne. Loupé, il n'y avait pas de piège, il fallait répondre qu'il lui reprochait de lui gâcher la féérie en fleurs. Il fallait faire du copier-coller avant l'heure, de la paraphrase. Ca n'avait aucun sens pour moi parce que c'était évident, ça s'appelait "savoir lire" et non pas "comprendre un texte". Ce décalage, je l'aurais longtemps encore, sans doute l'ai-je même encore aujourd'hui. Certaines réponses, je les cherche ailleurs parce qu'à l'évidence chercher là où tout le monde cherche est pour moi une perte de temps. Je cherche là où il est intéressant de chercher, pas là où tout le monde regarde. Beaucoup ne comprenne pas les problématiques que je pose, il leur faut du temps.

Je remonte. Je vais à la Fac car je veux être instituteur. Mais après moins d'une année je mets fin à cette destinée : il m'est impossible d'imaginer travailler dans cet univers que je viens de comprendre. Ce que j'en perçois, au travers de la Fac elle-même et des étudiants futurs instits (80% en histoire-géo où j'étudie) m'effraie suffisamment pour me laisser ressentir le gouffre entre ma pensée et la leur. Je me fais la réflexion qu'au bout de 10 ans j'aurais soit démissionné soit fait une dépression. Quelle lucidité !

Je remonte. En Licence (troisième année de Fac), je prends un coup violent que je n'ai pas compris. Sans que je le vois venir, parce que ça ne m'étais jamais arrivé, un prof m'insulte par écrit dans un rendu de devoir et me traite de débile. Mes phrases ne seraient pas précises, mal écrites, les mots mal choisis. Faignant ou débile, c'est son verdict qui me sanctionne d'un 4/20 bien moins violent que son paraphe. Ca pique, je ne comprends pas, je passe. Mais je garde en tête que derrière çà il y a toujours la même petite faiblesse avec le vocabulaire. L'année d'avant, j'avais réussi à figurer parmi les 8 sur 90 à obtenir la moyenne (j'eûs 12/20) à un devoir d'analyse (pas de bachotage) en géographie de l'Afrique. Un sujet passionnant. La prof avait laissé croire qu'il fallait tout connaître du cours. Les autres ont fait du par-coeur, j'avais appris intelligemment, j'avais compris les interactions entre les éléments du cours et avait réussi le devoir d'analyse. Comment expliquer un tel décalage entre ces deux sanctions ? Seule conclusion possible pour moi : la rigueur que je dois avoir pour ne pas paraître le "débile" que je ne suis pas.

Je remonte. Une discussion avec un camarade de Fac : il veut aller loin dans ses études pour gagner beaucoup d'argent. Je ne comprends pas ça. Je suis persuadé que je ne pourrais pas passer des heures entières chaque jour  à m'ennuyer juste pour de l'argent et je perçois que le Monde ne peut pas aller mieux dès lors que la majorité des gens décident de s'auto harceler et s'auto mutiler au boulot. Le travail me pose problème et je ne comprends pas alors la différence entre travail et emploi, mais c'est bien une partie de la réponse que je n'obtiendrai trop longtemps après. Une chose est certaine : travailler sans avoir la main sur mon outil de travail, dire oui sans réfléchir, ne pas maîtriser l'ensemble de la chaîne de décision et du "faire" c'est non. Ca en ferme des portes, surtout dans la branche choisie.

Je remonte. En Maîtrise de géographie, avant de passer l'oral, mon prof m'invite chez lui pour faire le point. Pas bon. Trop imprécis les textes. Aïe, ça revient. Le truc, c'est que ma maîtrise m'ennuie. Je n'y ai pas mis assez de rigueur. Juste le minimum. Ha non, pas sur les cartes. Mes cartes sont très bonnes. Parce que ça me parle, un mélange de graphisme et de sens, ça me parle et je sais comment m'appliquer et être précis. Le prof l'a remarqué. J'aurais ma maîtrise grâce à mes cartes d'une qualité rare, dit-il.

Je remonte. Je fais mon objection de conscience dans une mairie. Ca se finit mal à la moitié du parcours ; un placard car je n'ai pas accepté de me taire face à un scandale local (copinage et jeux d'argent). On voulait que je me taise ; tout le monde s'est écrasé, j'ai découvert que la politique était partout et qu'elle était dégueulasse. Heureusement, le placard ne dure pas plus d'une semaine car le directeur du Centre Social veut me récupérer. Il sait que je n'ai pas une maîtrise de géographie pour rien et veut "élever" le niveau de ses animateurs à terme.

Je remonte. Je suis employé au Centre Social à l'issue de mon objection. Un collègue me fera souvent la réflexion sur mon imprécision dans mon vocabulaire et mon expression. Je commence réellement à le travailler à ce moment-là, en m'appuyant sur les formations que je donne en informatique. Je dois me faire comprendre et je le travaille. Pendant des années, je vais parfaire mes compétences totalement librement et en parfaite autonomie. Bouquins, écoute, essai-erreur, etc. Et ça marche. Je m'améliore, je deviens même bon. Je finis par être un bon formateur pour adultes, je plais beaucoup, et par être un fin limier lors des réunions. J'ai enfin le verbe facile, j'arrive à me faire comprendre, je trouve ma place dans la hiérarchie. La fin de mon parcours dans ce Centre Social (10 années) me permettra de passer un Master II d'ingénierie pédagogique à distance, spécialisation e-learning. Une merveille pour mes besoins aiguisés d'apprendre. Je prends du poids dans l'équipe, je suis écouté, je structure mon environnement professionnel.

Je remonte. Je veux partir, c'était un des objectifs de mon Master II. Je veux goûter à autre chose et déployer mes ailes, quitte à renier mes principes originaux. Je termine major de promo et cherche du boulot. Soit dans le privé, mais les entretiens que je passe m'interrogent beaucoup sur ma capacité à accepter ces postes, soit dans l'université. Je me dis que l'université a forcément changé depuis tant d'années et que si j'ai la chance de pouvoir passer un doctorat et terminer enseignant chercheur, ce serait pas mal. Pour cela, voyons déjà à quoi ressemble l'université de l'intérieur et le doctorat sera pour ensuite si l'environnement me convient.

Mais l'environnement ne me conviendra pas et je ne conviendrais pas à l'université.

J'y ai passé 5 années. Beaucoup de travaille et de fatigue. Des réussites, une reconnaissance de mon travail, de très bonnes rencontres, un enrichissement par elles. Mais il me faudra manipuler. Manipuler les hiérarchies, manipuler les cons. A ce jeu, on gagne ou on perd. Mais à l'université, pour gagner il faut être incompétent, c'est la seule chose demandée pour monter en grade : être suffisamment incompétent, ou profondément lisse ce qui revient au final au même, pour dire oui quand il faut dire non. Et pour un doctorat, à moins d'être protégé par une personne imprenable, c'est mission impossible lorsqu'on a quitté le milieu après ses études. Résultat des courses, à force de jouer j'ai beaucoup gagné mais ne comptent pas les batailles gagnées, seule compte la dernière, celle qui fait gagner ou perdre la guerre. Pour moi, au bout de trois ans et après une superbe victoire qui nous a donné, à mon équipe et moi même, l'acceptation par la hiérarchie et la Présidence de la création d'un Service à notre mesure dessiné par nos soins et nos compétences, la dernière bataille fût une catastrophe : une démolition sans argument par cette même hiérarchie sous une autre Présidence de ce qu'elle avait accepté de construire suite à notre argumentaire assemblé en un temps long et coûteux. Un château de cartes qui s'écroule sous les coups de fonctionnaires aigris et incompétents.

Pour moi, la guerre perdue se résume en 3 harcèlements, un burn out et un placard de 2 années durant lequel s'installera une dépression.

Ca fait un an que j'en suis sorti. La remontée est dure et précaire.

Mais je sais des choses.

Je sais qui je suis ; je sais que ce que je sais, je le sais. Et ça me fatigue de devoir expliquer pourquoi et comment je le sais à des personnes qui n'auront jamais les moyens de le comprendre. 

Je sais la différence entre le travail et l'emploi. J'ai énormément réfléchi et lu à ce sujet. Je comprends parfaitement ce qu'est le capitalisme et la façon dont il nous tue, la façon dont il s'insinue partout, corrompant les mots et donc nos pensées. Je sais que le travail, au sens actuel, est un mensonge. Je sais aussi que je n'accepterai plus de travailler pour quelqu'un qui ne me respecte pas et me prend pour son pantin. Plus d'emploi, sinon je meurs. Je veux faire disparaître des mots : travail, emploi, projet, processus, management, partenaire, etc.

Je sais aussi que je n'aime pas cette société et cette époque. Elle ne laisse pas la place au complexe, à ma vision des choses, toujours deux pas de côté. Le monde du travail est un esclavagisme qui ne dit pas son nom. Fan de science fiction, je peux citer bon nombre de livres dont les thèses sont déjà opérantes et ça me tue que peu de gens soient capables de le voir. Il suffirait pourtant juste de relire Platon ; sa caverne parle de ceux qui m'entourent et de moi. J'ai été ébloui, j'ai essayé de revenir dans la grotte, de manipuler pour en amener à percevoir par eux-mêmes. Je vais devoir me résoudre à ne plus essayer cela. Je veux sortir et ne plus revenir dans la grotte. Le drame c'est que pour ne plus revenir dans la grotte, il me faudrait acheter une île et m'isoler... pas accessible.

Je sais que mon rapport à l'esthétique n'est pas anodin. Je savais faire de très bonnes cartes, je sais faire de très bons schémas et graphiques (remarqués durant toute ma carrière) et je sais surtout que ce rapport au graphisme me permet d'avoir et d'exprimer ma vision des choses. Je peux convaincre par un schéma, par un graphisme, par un visuel.

Je sais que j'ai arrêté de composer de la musique depuis 5 ans par manque de temps et ces dernières années par manque d'énergie ! La musique me libère, me repose, me permet de faire "sortir des choses". Mais pour cela, il me faut de l'énergie, c'est toute l'ironie. C'est un effort qui, après coup, me renforce. Pas n'importe quelle musique : j'aime le métal, une musique pleine, complexe, variée. Je choisis mes écoutes en fonction de la façon dont elles me remplissent. Ca demande un effort pour aller chercher les instruments, les sonorités, isoler les graves, mediums, aigus. Ca me remplit autant que ça me vide la tête. Composer cette musique, c'est résoudre l'énigme d'un labyrinthe, c'est un accouchement.

Je suis allé trop haut et me suis brûlé les ailes. A cause de personnes dangereuses et de la masse qui laisse faire, pas à cause du système. J'ai toujours choisi de ne pas accepter ce système et n'excuse plus ceux qui l'acceptent. Ils sont coupables. Ca n'a pas toujours été le cas ; je me convainquais que le système transformait les gens (ce qui est évidemment vrai) et que cela suffisait à constater que d'autres aux mêmes places seraient les mêmes harceleurs parce que le système les y invite. Mais le corolaire a plus d'importance : les gens se laissent happer par le système, ils s'en servent même et ce dernier les protège. Chacun est responsable de ses actes, dit-on. C'est sans concession, certes, mais la concession m'a amener où j'en suis.

Je me suis aussi brûlé les ailes parce que j'ai voulu toucher le soleil. J'ai voulu voir ce que mes compétences m'amèneraient à faire et à être. Pour cela, j'ai dû laisser de côté ce qui me faisait vibrer. Je sais aujourd'hui que j'ai même dû me mettre de côté. J'emploie l'analogie de Terry Goodkind à propos de son héros dans le premier tome de l'Epée de Vérité : pour accepter et survivre dans un environnement hostile, j'ai dû me préserver dans une partie de ma tête que j'ai scellée 5 années durant. Non sans traces.

La colère est encore en moi, je le sens à écrire ces lignes.

Les ailes que je me suis brûlées me font encore mal : les lourdes pertes de mémoires que j'avais s'estompent, mais j'éprouve encore des difficultés à trouver mes mots, comme si mon cerveau me forçait à rester encore au ralenti. Si je suis déstabilisé, c'est peine perdue, je ne me reconnais pas dans ce que je dis tellement les mots peuvent me manquer. J'ai besoin de ma zone de confort pour me reconstruire. 
Ma capacité de concentration est en dent de scie. Je dois accepter de me reposer dès que mon corps me dit de le faire. Ca dure parfois plus d'une semaine. Je n'aime plus travailler sur plusieurs choses à la fois, ça sollicite trop mon attention et ça m'use trop vite. L'angoisse peut alors revenir à une vitesse vertigineuse et j'en ai peur. Oui, j'ai peur de l'angoisse, je veux avant toute chose l'isoler, la laisser loin de moi. Elle me paralyserait et ce serait la fin.

Aujourd'hui, je veux cultiver la simplicité volontaire. Je suis contre le travail et la croissance, partenaires indissociables d'un monde décadent. Je ne peux que m'y pervertir.

Tout dans ma vie est lié et j'accepte aujourd'hui l'idée de vivre avec moins d'argent mais mieux. Je sais que je veux m'extraire des contraintes de temps et de subordinations. 

Je travaille depuis 6 mois à construire mon activité professionnelle, mais même cette formulation ne me convient pas. Je ne vois pas pourquoi dissocier à ce point une activité professionnelle d'une "vie privée" : cela conduit inévitablement à ce que la première prenne le pas sur la seconde. Cela amène aussi tôt ou tard à se dissocier soi-même. Or je suis un et souhaite rester un. Je suis un tout et ne veux pas me vendre. Je veux proposer des Services car il feront vivre ma famille mais mes Services sont indissociables de moi. C'est dans ma vie, pas privée, pas professionnelle, c'est dans ma vie totale que je propose ces Services et je les construits en total décalage avec les processus professionnels standardisés.

Je proposerai des Services que j'aime proposer. Il me faut de la création pour exprimer ma créativité : sites internet, logos, design divers, formation, etc.

Mais à terme, je souhaite aussi proposer le contre pied de ce qui se fait lamentablement en France autour du numérique dans l'enseignement. Une des raisons qui m'ont amenées à travailler à l'université est aussi celle qui a causé la cassure : j'ai été choisi parce que j'avais un avis à part à propos de la façon dont le numérique peut être utilisé dans l'enseignement. Pour moi, par expérience et par lectures, je sais que la relation humaine et l'amour sont essentiels dans l'acte d'enseigner et l'acte d'apprendre. Y mettre du numérique ne peut pas être un simple remplacement technique car si on oublie la relation on casse quelque chose de fondamental. Or, tout le système français, de la maternelle à l'université, est construit par des ignares séduits par l'apparente modernité du e-learning et par des décideurs aux mains des lobbys qui veulent vendre leur soupe. A l'université, choisi pour avoir compris cela, j'ai insisté pour construire une vision humaine des systèmes informatiques. En vain, car c'est toute la chaîne qui est corrompue : des techniciens ignares aux présidents idéologues en passant par les profs désintéressés de l'acte d'enseigner. Tous veulent des robots à fabriquer des QCM débiles et débilisants. Défendant une autre vision, il me fallait des soutiens politiques. Je les ai eu pendant 3 ans et le jour où ils n'ont plus été à la hauteur tout s'est écroulé très vite et je suis devenu le vilain petit canard, une cassandre répétant chaque jour les mêmes arguments incompréhensibles, un vertébré parmi les mollusques.

A terme, je souhaite donc trouver une façon de continuer de croire en cette vision et de proposer des services à contre courant. Si je ne trouve pas cette façon de faire, j'abandonnerai ce métier, je ne me raccrocherai plus au wagon. 

La raison de ce choix est simple : je ne veux plus me battre pour ceux qui n'en valent pas la peine.