La perversion au pouvoir

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"Ne pensez pas une seule seconde que si demain vous réussissez votre investissement ou votre Start Up, la chose est faite. Non, parce que vous aurez appris dans une gare, et une gare, c'est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien, parce que c'est un lieu où on passe, parce que c'est un lieu qu'on partage. Parce que la planète où nous sommes aujourd'hui, parce que cette ville, parce que notre pays, parce que notre continent ce sont des lieux où nous passons, et si nous oublions cela en voulant accumuler dans un coin on oublie d'où on vient et où on va. Et donc, oui, demain vous allez faire vivre cette gare d'hier grâce au génie architectural. Vous allez la faire vivre par votre envie, par votre inventivité, par vos ambitions, par vos rêves. Transformez notre Pays, bousculez-le avec tout cela, faites-le changer. Parce que vous êtes aussi les acteurs de ce changement. Parce que cette responsabilité, vous l'avez au moins autant que moi. Mais n'oubliez jamais en le faisant changer, que vous devez le faire changer pour longtemps. Que vous avez à chaque instant cette responsabilité immense d'être né ou d'avoir grandi aussi dans cette gare, à Paris, en France, en Europe, quelque part dans le monde, et que cela vous l'emmènerez tout au long de votre vie."

Durant son discours pour l’inauguration de la Station F de Xavier Niel le 29 juin 2017 à la Halle Freyssinet à Paris, Emmanuel Macron a livré sa vision du monde. Mais bien plus que les critiques vues sur Youtube ou ailleurs, j'y vois un danger : celui de la perversion au pouvoir.

La novlangue

Son texte est bourré de novlangue, une fois de plus.

Le concept de la réussite. Jamais la réussite n’est définie, personne ne sait de quoi il est question. Pire, réussir sa vie est-ce vraiment important au sens moderne du terme ? Vivre ne suffit pas ? Non, il nous est martelé dès l’enfance, dès l’école maternelle aujourd’hui, qu’il faut travailler à l’école pour avoir un beau métier. Idéologie, car trouver sa place ne passe pas forcément par là, mais idéologie très puissante qui détruit de vraies ambitions d’enfants en les soumettant au dictat de l’entreprise. Mensonge surtout, car la réussite est liée au métier qui n’est pas lié au seul fait de « bien » travailler. De plus, les lignes de départ des enfants étant tellement distantes les unes des autres que le mensonge n’en est que plus insultant. La réussite est une novlangue qui ressemble à un poignard à deux tranchants : elle soumet ceux qui réussissent comme les autres. En réalité, bien évidemment, bien des gens trouvent le bonheur d’une vie simple loin des soumissions libérales. Nier cela, c’est user de propagande libérale, ni plus ni moins. Le concept de réussite est lié à l’individu, mais en l’utilisant de cette façon il prend un caractère social : la réussite prend alors de l’importance au regard des autres ; nait alors le concept de compétitivité derrière lequel se cache celui de compétition, c’est-à-dire « les uns contre les autres ».

L’envie, l’inventivité, les ambitions, les rêves seraient ce qui fait vivre une économie. Ces mots sont tous des mots positifs et sont donc incriticables. Pour n’en relever qu’un seul, l’envie. C’est beau l’envie, c’est bien d’avoir envie. Si on a envie, et si c’est justement cette envie qui crée l’économie, c’est ultra-positifs. Oui, sauf que l’envie n’est rien seule. L’envie de quoi ? L’envie de faire du fric, quitte à exploiter les employés ? L’envie de piquer l’idée d’un autre et d’utiliser son réseau issu des grandes écoles pour l’exploiter à la place de celui qui a eu l’idée ? C’est de la pure novlangue, et toute la liste de mots utilisés ici fonctionne sur le même principe. C’est beau l’inventivité, même lorsque cette dernière est tournée vers les dérives financières ; c’est beau l’ambition, même lorsqu’elle n’est que personnelle, égocentrique ou perverse narcissique ; c’est beau les rêves, même s’ils ne répondent en rien, au contraire, au besoin des gens et de la société. Du moment que la machine tourne, peu importe où va l’argent, l’usage de la novlangue fait oublier tout le reste. C’est de la pure propagande.

« les acteurs de ce changement ». Revoilà l’acteur. Ce mot a été introduit dans la société par les thnik tanks libéraux. Il est très fort car il est positif (être acteur, c’est bien) et car il peut remplacer n’importe quel poste ou métier. Tout le monde est acteur. Nous ne sommes pas syndicalistes, nous sommes acteurs sociaux. Nous ne sommes pas patrons, nous sommes acteurs de la société civile. Nous ne sommes pas citoyens, nous sommes acteurs de notre propre vie : vivre n’est pas suffisant, il faut jouer notre rôle. Comprenez bien la connerie de ce mot ! Mais c’est passé, aujourd’hui il n’y a plus une seule entreprise, une seule fédération, une seule association souhaitant toucher de fortes subventions qui n’utilisent pas ce mot. « Les acteurs du changement », c’est plutôt chouette comme expression, sauf qu’il s’agit des termes utilisés pour la conduite du changement, ces techniques managériales qui ont permis d’installer durablement les nouvelles méthodes de management dans les entreprises. C’est de la novlangue managériale très dangereuse.

La perversion

La perversion, dont la perversion narcissique, est un signe des temps que nous vivons. Beaucoup de spécialistes l’affirment : nous nous dirigeons vers une société où il se pourrait que les pervers deviennent à l’avenir majoritaire. Les personnalités politiques, et principalement celles qui dominent les autres, ont toutes les caractéristiques de la perversion narcissique.

Macron nous montre ici un exemple de ce qu’utilisent les pervers : l’inversion, le retournement de la critique qui lui est défavorable en sa faveur. Si vous avez affaire à un pervers un jour, vous comprendrez vite que cette arme est dévastatrice et représente à elle-seule la raison pour laquelle il est impossible de raisonner un pervers : si vous le critiquez, le pervers va retourner la critique contre vous et vous interdire d’argumenter plus avant. Par ce fait, il court-circuite votre critique, la rend inopérante et crée un nouveau terrain de la critique qui est double : il vous oblige à vous défendre sur la critique qu’il vous adresse (c’est pas moi, c’est toi) et vous oblige à déplacer votre critique vers ce principe d’inversion. C’est extrêmement pervers et habile, c’est surtout impossible dans les faits à contrer car vous n’avez pas affaire à un être raisonnable.

Ici, Macron nous dit ceci : « et si nous oublions cela en voulant accumuler dans un coin on oublie d'où on vient et où on va ». C’est malin : il sait bien la critique faite au libéralisme. Il reconnaît en l’extrême gauche son principal adversaire actuel car lui seul attaque le libéralisme, l’accumulation des profits aux bénéfice des riches et fait donc renaître dans les esprits la lutte des classes, tout ce que les dernières décennies n’ont cessé, avec succès, de nous faire oublier. En disant aux futurs start uppers qu’il ne faut pas accumuler et en liant ce principe à une pseudo morale à deux sous (l’oubli d’où on vient et d’où on va), il récupère la critique faite au capitalisme (lire « le nouvel esprit du capitalisme ») et retourne donc en même temps la critique vers le peuple ; en effet, si le libéralisme se fait le défenseur de cette idée, il ne peut pas être dans le même temps le vilain qui vole l’argent. La critique, puisqu’elle est faite, s’adresse donc à l’ensemble de la société, donc au peuple. Ce même peuple auquel il avait déjà dit plus tôt qu’il voulait transformer le pays en un pays de start ups.

Le manager

Une chose n’est pas anodine : comme sur la photo présidentielle où étaient disposés deux iphones, Macron laisse l’un d’eux en apparence sur un pupitre blanc. Une fois de plus, il se montre sous les traits d’un chef moderne qui connaît son temps. Il souhaite se distinguer de ses prédécesseurs par son dynamisme affiché, et l’iphone est l’un de ses symboles. Mais ce n’est pas tout. Il ne parle pas ici derrière un pupitre ; il est au centre d’une scène, entouré de ceux qui l’écoutent. Il parle comme un messie et emprunte un ton qui est un mélange entre un stand up américain et une conférence Tedx.

L’analogie fumeuse de la gare

La belle analogie que voilà ! Sortie tout droit de l’influence de gens comme Attali, qui compare une nation à un hôtel où les gens passent, cette analogie est totalement fumeuse et utilise le biais de la perversion pour nous faire croire en une chose fausse mais qui sert sa cause.

Reprenons.

L’analogie s’installe d’abord maladroitement. Macron fait un lien entre la précarité de la réussite et le lieu dans lequel celui qui réussit aurait appris. Du fait, ce lieu, que l’on suppose être le lieu de l’inauguration lui-même, cette couveuse géante pour start up, peut aussi être généralisé au pays. Rien n’est clair à ce moment-là, mais cela n’empêche pas le prêcheur à imposer sa vision bancale. Il n’y a aucun lien entre l’une et l’autre des propositions, la précarité de la réussite et le lieu dans lequel nous apprenons. Peu importe, le lien est posé, il est imposé. Macron ne nous dit pas le lien, il nous l’impose. Ce sofisme est maladroit, mais puisqu’il enchaîne vite et qu’il n’a aucune contradiction (discours oblige), ça passe et c’est accepté.

Le concept de gare est donc installé. Nous pouvons d’ores et déjà supposer que la véritable raison de l’installation du concept n’était pas de faire un lien avec l’avertissement aux start uppers, mais bien de poser le concept lui-même. Par ce fait-même, Macron ne parle pas tant aux start uppers qu’au peuple français. Ce discours n’est ainsi pas un discours centré sur la start up, mais élargi à la Nation. Macron s’enfonce vite, et avec lui son concept, en installant à nouveau et immédiatement un deuxième contre-sens : « Non, parce que vous aurez appris dans une gare, et une gare, c'est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien, parce que c'est un lieu où on passe, parce que c'est un lieu qu'on partage». Il s’agit ici d’une hyperhypotaxe, c’est-à-dire une figure de style imbriquant de nombreuses subordonnées. L’imbrication lui permet de ne rien justifier de ce qu’il dit. Chaque subordonnée paraît juste, la phrase entière doit l’être aussi. Or, ce n’est pas le cas. Le « et une gare », « et » étant à prendre ici dans le sens de lien direct impose une fois de plus le lien précédent par un autre lien. 
A noter que Macron fait un autre lien de novlangue entre un lieu où on passe et un lieu que l’on partage. En juxtaposant la forme grammaticale (des subordonnées commençant toutes par « parce que ») il propose un lien direct entre passer dans un lieu et partager ce lieu. Nous sommes ici dans un enfumage complet mais qui lui permet de détruire en bloc les notions de partage (à commencer par le partage du travail). Macron souhaite en terminer avec les critiques de gauche de la campagne présidentielle et le fait une fois de plus ici. La réalité est que dans une société libérale, c’est le droit de propriété qui prime sur le reste. Dans une gare, il n’y a donc pas de partage, il y a un droit d’usage qui interdit tout partage. Essayez de négocier votre vision des choses à la société propriétaire d’une gare ? Essayez d’être un sans-abri qui souhaite partager un banc de cette gare pendant une nuit… Sofisme encore.

Le concept est fumeux, rien n’est argumenté, mais il nous livre maintenant l’essentiel : « Parce que la planète où nous sommes aujourd'hui, parce que cette ville, parce que notre pays, parce que notre continent ce sont des lieux où nous passons ». La gare est donc pour Macron l’analogie qui lui sert à définir notre environnement et dans le même temps à casser toutes les frontières. Là où nous vivons, c’est une gare et c’est cette fameuse gare dont la caractéristique est d’y passer. Là où nous vivons, pour Macron, c’est partout. La France n’est pas à nous, la France est une gare que nous partageons, comme l’Europe, avec d’autres usagers. Pardon, nous la partageons…

L’analogie se conclue sur l’appel à faire vivre la gare, en développant économiquement tout ce qu’il est possible de développer. Puis, en deux phrases seulement, Macron revient sur notre pays qui est cette gare en un somptueux « Transformez notre pays ».

L’idéologie libérale dans toute sa splendeur : tour de passe-passe qui masque le droit de propriété et nous faisant croire au monde sans frontière et aux espaces que l’on partage, alors même que le libéralisme n’est possible que par le droit de propriété, à commencer par le droit de propriété des moyens de production. Tout commence là et se termine par l’asservissement des peuples par le travail. Mais Macron nous camouffle cette réalité dans son analogie fumeuse et dangereuse. Car ce qu’il nous cache, c’est l’ouverture des frontières, non pas dans un but humaniste, mais colonialiste. Le colonialisme libéral qui veut détruire les idées de l’Internationale Communiste. Cette dernière en effet souhaite la fin des frontières pour libérer l’homme de l’asservissement capitaliste, partout et en même temps. Le libéralisme souhaite la fin des frontières pour imposer mondialement la lutte de tous contre tous, la guerre économique ouverte qui enrichit les riches et appauvrit les pauvres, cette gare mondiale qui fait la réussite des uns et réduit les autres à n’être rien.

Une dernière chose reste à dire de ce concept : Macron tente de faire glisser son concept de gare mondiale dans celui de « locataire de la Terre » des écologistes. En élargissant son concept à la planète et en signifiant que nous ne faisons que passer, il tisse clairement ce lien vers ceux qui alertent de la façon dont la société libérale détruit le monde qu’il laissera malade ou mort à ses enfants. Encore un tour de passe-passe pervers.

La grammaire et les concepts

Il avait été dit de Sarkozy qu’il ne parlait pas bien le français. Il avait aussi été dit que cela était en partie forcé pour séduire un électorat populaire. Il nous a aussi été dit que Macron était un génie, un philosophe, qu’il maniait la langue et les concepts.

Je ne partage pas cette idée. Pour moi, cela n’est encore une fois que pure propagande. Je m’appuie sur une observation de ses discours depuis sa campagne. Trop souvent, j’ai noté que Macron a systématiquement deux défauts : d’un côté, s’il maîtrise des formules langagières qu’il partage avec ce qu’on nous vend comme l’élite de la nation,  il ne maîtrise pas une grammaire parfaite. Ainsi, ça me choque personnellement qu’il puisse passer dans la même phrase du « nous » au « on ». C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup. Ca veut dire qu’il ne maîtrise pas, ou se fiche, des sujets. Dans son analogie de la gare, nous ne sommes pas des sujets, nous sommes des objets qui n’ont d’autre intérêt d’être objets économiques. D’un autre côté, il y a les concepts. Et là, ça fait mal. Macron mélange tout, il est un piètre philosophe et un piètre historien. Chez lui, le concept n’est pas la base de la réflexion qui permet de nous asseoir sur des notions comprises et établies ; le concept est pour lui un simple objet de langage dont il se sert pour discourir, faire des liens fumeux, fallacieux, ambigus. Tel un menteur novlanguien professionnel, il n’a que faire du sens du moment que ça fait « vrai ». C’est du sofisme : prétendre des choses qui paraissent vraies mais qui, une fois posées, ne survivent pas à la contradiction. Il n’est pas étonnant d’observer de sa part des fuites en tout genre face à la contradiction : ses députés qui refusent les débats, lui-même qui refuse l’interview du 14 juillet.

Le mépris

« Les gens qui ne sont rien ». Il faut comprendre que dans l’esprit de Macron les gens qui réussissent s’opposent aux gens qui ne sont rien. Admirable révélation de la part du Président : un citoyen qui ne réussit pas, sans même prendre le temps de définir la réussite, c’est-à-dire en réduisant le concept de réussite à la réussite professionnelle et financière, n’est rien. Ce n’est pas juste quelqu’un qui ne réussit pas selon des termes libéraux, cette personne n’est rien. De là à la traiter de sous-merde il n’y a qu’un pas. Ce que fait Macron ici est du mépris, pire : du mépris de classe.

« Transformez notre Pays, bousculez-le avec tout cela, faites-le changer ». En insistant bien sur les occlusives, le T et le P de « Transformez notre Pays », Macron crache, méprise. Notre pays serait à transformer, en une gare bien-sûr, il ne mérite qu’à être bousculé selon le principe érigé par Milton Friedman et l’école de Chicago ; cette fameuse stratégie du choc qui, basée sur des études de neuro-psychiatrie, avait défini le principe simple suivant : « choquez un peuple, et vous ferez passer toutes les mesures que vous voudrez ». Cette méthode avait été utilisé par Thatcher elle-même. Fillon parlera de ce principe pour expliquer la méthode qu’il entendait utiliser. Macron, en digne successeur des politiciens libéraux, va finir le travail sur la même base. Le mépris est partout : dans la façon de le dire et dans les mots utilisés qui ne laissent aucune place au peuple de se prononcer. Macron a prétendu que le peuple voulait du changement et considère sans argumenter que son changement est celui dont veut le peuple. Point final, les occlusives disent le reste.

« Mais n'oubliez jamais en le faisant changer, que vous devez le faire changer pour longtemps ». Cette phrase symbolise à elle-seule le caractère totalement anti-démocratique de la classe dirigeante. Macron incarne ici, non pas la politique nouvelle qu’il prétend incarner, mais bien la volonté des gens qui l’ont hissé au pouvoir de dépasser le choix du peuple en imposant sur le long terme une politique qu’aucune élection ne pourra arrêter. C’est simplement anti-démocratique car la démocratie pourrait se résumer en la possibilité de tout le temps tout remettre en question : refuser le droit aux peuples à disposer d’eux-mêmes, génération après génération, est une des caractéristiques des régimes totalitaires qui durent. Hors, qui sont ceux qui tiennent ce discours depuis longtemps maintenant ? Qui sont ceux qui imposent l’idée libérale en prétendant que nous n’avons pas le choix et que ce qui est fait ne doit pas être défait ? Leur porte-parole principal est Jacques Attali ; ils sont le Médef et Bruxelles, unis dans cette même perspective. Il est alors opportun de lier cette citation avec la photo présidentielle et cette fenêtre ouverte sur un demain où la France sera ce que l’Europe en décidera pour comprendre que Macron se fout éperdument du peuple français et ne défend pas ses intérêts.