Changer de paradigme

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L’opposition entre ceux qui grondent contre la hausse du prix des carburants et ceux qui crient à la mauvaise polémique ressemble à une mauvaise sitcom française. Des deux côtés, nous pouvons entendre des arguments qui, à chaque bout de la polémique, ont les mêmes défauts.

Tout d’abord, il s’agit d’arguments qui, sans forcément être faux ou exagérés, semblent ne s’adresser qu’à eux mêmes. Il ne s’agit pas, en ce sens, de contre-argumentations mais seulement d’arguments apposés plus qu’opposés qui attendent que ce qui s’appelle bêtement l’opinion publique face un choix.

Évidemment, dans une telle opposition qui, je le redis, ressemble plus à une apposition, l’issue n’est que communicationnelle. Elle n’est même pas liée à un rapport de force car il n’y aura sans doute pas de combat équilibré, comme ce fût le cas pour Nuit Debout. Le Gouvernement a avec lui la presse qui, majoritairement parisienne, jacobine et libérale, ira dans son sens et fera tout pour discréditer le mouvement.

Il ne faut pas pour autant, me semble-t-il, sous-estimer le poids d’un tel mouvement. Il est légitime et pèsera, comme Nuit Debout l’a fait. Nuit Debout n’était qu’un commencement tout comme le mouvement plus localisé des bonnets rouges, et celui des gilets jaunes continuera de coaliser les colères. Nous sommes peut-être en chemin vers la fin de ce système absurde et, même si la route est très incertaine et longue, ces mouvements de colères importent.

Mais le gros problème des arguments apposés, d’un côté comme de l’autre, réside dans le manque cuisant de perspective. A aucun moment, les faits proposés ne s’inscrivent dans la complexité du sujet.

Qu’en dit-on ? 

D’un côté, la colère est légitime car les hausses du prix des carburants constitue une réelle perte de pouvoir d’achat. Ainsi, il est légitime de demander des comptes à un Gouvernement et un Président qui aggravent la situation des travailleurs en leur demandant des sacrifices. On ne peut pas sans rougir exiger d’accepter un travail à 100km du domicile pour un salaire moindre et dans le même temps demander de ne pas s’alarmer de l’augmentation du prix des carburants. La grogne s’inscrit dans l’injustice légitimement ressentie, face à un Gouvernement qui demande des sacrifices, mois après mois, toujours aux mêmes.

De l’autre côté, les dirigeants peinent à convaincre que la décision de ne pas baisser les taxes est d’ordre écologique. Il n’est pas besoin de revenir ici sur la débilité du propos, tant la politique française est objectivement à côté des préoccupations écologiques (lire tous les rapports, GIEC et Cie). Imposer aux gens un choix qu’ils ne peuvent pas faire est assez pervers : combien ne peuvent pas changer de véhicule ? Combien se tuent au travail pour finalement dépenser tellement en frais de déplacement que les fins de mois commencent le 5, quand ce n’est pas à la fin du mois précédent ?

En réalité, pour considérer le problème, il faudrait accepter de revoir ses positions idéologiques. Les grondeurs voudraient continuer de rouler moins cher et le Gouvernement voudrait continuer sa politique libérale. Rien de sérieux en fait des deux côtés.

Après la crise de 2008, le baril était passé au-delà de 100$, s’y était maintenu quelques années avant de baisser de façon artificielle. La hausse actuelle arrive après un prix très bas pour revenir au niveau de 2008. A l’époque, il paraissait certain que, passé le pic pétrolier, le prix du baril ne pourrait plus descendre en-dessous de 100$. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui est donc relativement “normal”. Le pétrole, parce qu’il est maintenant devenu plus cher et plus difficile de l’extraire, coûte et coûtera plus cher.

Le problème n’est donc pas tant son prix que son utilisation. Rouler moins sera impossible et pas souhaitable. Il faudra donc rouler moins, et plus globalement être moins, beaucoup moins gourmand en énergie. Mais qui le souhaite ?

Le Gouvernement, quant à lui, souhaiterait que le Monde reste celui qu’il est, à savoir un Monde dominé par l’idéologie libérale dont le pilier est un mode de surproduction destructeur. En deux mots, si nous continuons ainsi, nous épuisons les ressources, les sols, les eaux et l’air à un point tel que cela remet en cause la possibilité de la vie humaine sur la planète. Les rapports se succèdent qui sont affolants sur le sujet (NASA, OMC, GIEC, etc.) mais les gouvernements libéraux ne veulent pas en entendre parler et feignent avoir compris en proposant des recettes qui ne changent rien au problème. Le maintien des taxes sur le carburant s’inscrit dans cette démarche vaine.

Il me semble donc qu’il n’est pas possible de comprendre la complexité du problème en restant arc-bouté sur ses principes et ses illusions. La solution est forcément quelque part dans un système qui veillerait à baisser radicalement nos besoins en énergie. Cela signifie changer de mode de production, revenir à du local dès que cela est possible. Cela signifie aussi, en vrac : travailler au plus près de chez soi, imposer une industrie non destructrice, revenir le plus possible à la terre, au plus près des consommateurs, limiter les transports internationaux, etc.

Bien entendu, une telle perspective nous impose de changer de vision sur les modes de Gouvernances, sur le rôle et les libertés des entreprises, sur le travail et son rôle, sur les salaires (déconnectés du travail et de l’emploi).

Mais malgré la difficulté que représentent de tels changements, je pense que le plus gros frein réside ailleurs : cela nécessite en effet de faire le deuil de notre vision actuelle du confort. Nous devons nous résigner à posséder de belles voitures, à chauffer nos habitations à 20°, à manger du kiwi et des tomates toute l’année, à avoir accès au dernier iphone chaque année, etc.

C’est un changement de comportement et de rapport au progrès qu’il nous faut amorcer. Question : qui est prêt ?