Capitalisme et perversion

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Le capitalisme est un système dont l'objet est la croissance illimitée. Il conviendrait certes de décliner ses différentes phases, comme l'ont fait Luc Boltansky et Eve Chiapello dans leur "nouvel esprit du capitalisme", mais je me contenterai ici, pour en arriver vite au sujet qu'il m'intéresse d'évoquer, de retenir une seule particularité.
La première est la tournure actuelle du capitalisme dont le mode de production, s'il était déjà présent depuis la révolution industrielle, est aujourd'hui devenu le coeur du problème : nous avons souvent tendance à répéter une idée qui semble cohérente et suffisante, qui consiste à croire que le noeud du problème serait la société de consommation. Nous consommerions trop et mal, et toute la société serait avalée par ce phénomène. En réalité, il s'agit là d'une erreur fondamentale due à un mauvais positionnement de la focale. Déplacez-vous un peu, prenez du recul, et observez non pas le mode de consommation (même s'il est fort criticable), mais le mode de production. En effet, le mode de production est un mode de surproduction systématique dans le but de dégager toujours plus de profit. Ce mode de surproduction a des effets dévastateurs nombreux : nécessité du travail salarié de masse pour maintenir un flux de production constant, nécessité de baisser les salaires pour maintenir des bénéfices croissants, augmentation des dettes pour financer la production et la consommation, destruction des environnements, uniformisation des modes de vie pour les aligner tous sur le mode de vie à l'occidental et particulièrement anglo-saxon, réduction du champ du politique dans le but de faciliter ce mode au détriment de la démocratie, renforcement des administrations d'experts totalement inféodés au système, etc. La société de consommation n'est pas le problème, elle n'est qu'une conséquence en même temps qu'une nécessité dans une société de surproduction de masse.

Quel est le problème ? Il est simplement que tout revient à réduire les échanges à des échanges financiers. Or, l'économie, contrairement à la définition unique dans lequel le mot est employé aujourd'hui, n'est pas, ne peut pas être, uniquement financier. L'économie ne se résume pas, et n'est pas de façon essentielle, un échange par l'argent. L'économie, ce sont les échanges entre les personnes et les relations qui les entourent. Contourner l'essence du concept, c'est tout transformer en une marchandise, c'est fixer un prix à toute chose, à tout être, à tout échange, à toute relation. Non pas un prix en terme de valeur (dans le sens qu'ils auraient une valeur reconnue et partagée, une valeur morale) mais un prix en temps que gain, que profit.
Le problème que pose ainsi le capitalisme, c'est l'oubli du sujet. Une personne est un sujet. Le sujet, c'est celui qui fait l'action. Oui, c'est une question de grammaire, la même grammaire que nos enfants n'apprennent plus à l'école. En tout cas, pas en ces termes. Il est essentiel de comprendre qui est JE, qui est TU, IL, NOUS, et que personne n'est ON. Parce qu'il est essentiel de se comprendre en tant que sujet, c'est à dire en tant que personne qui agit, qui pense. Pourquoi ? Parce que si nous ne nous considérons pas comme des sujets, si nous ne sommes pas celui qui fait l'action, alors, comme en grammaire, nous sommes celui sur qui, ou sur quoi, porte l'action. C'est-à-dire un objet. Or, d'objets, c'est tout ce dont a besoin le capitalisme pour arriver à ses fins : nous transformer en marchandises et nous le faire accepter.

Pourquoi parlé-je de ça ? Parce que je voudrais évoquer deux réalités de notre époque. La première, inquiétante, est annoncée par les différentes disciplines qui l'observent : l'augmentation de l'observation clinique des cas de pervers narcissiques et de manipulateurs relationnels. La seconde, une information pas si neuve que ça (j'ai trouvé des traces datant de 2012) mais que je viens juste de découvrir : les allemands envoient de plus en plus leurs parents en maison de retraite dans leurs pays voisins parce que ça leur est moins cher.

Les pervers narcissiques et les manipulateurs relationnels partagent au moins deux caractéristiques : le manque ou l'absence d'empathie et la perversion. Qui en a croisé et en a souffert, comme c'est mon cas à plusieurs reprises, comprendra que ces caractéristiques à elles seules empêchent totalement de faire société avec ses personnes.
L'empathie est la capacité à ressentir et comprendre les émotions de l'autre. Elle est essentielle pour faire société, pour accepter l'autre, pour comprendre que nous avons intérêt au bonheur de l'autre. Dans le cas de ces individus (pervers et manipulateurs), il ne faut pas la confondre avec leur éventuelle sympathie qui se trouve être feinte dans le but d'obtenir un profit quelconque de l'autre.
La perversion quant à elle consiste à inverser le sens des choses (inversion de l'agression, inversion de la violence souvent liées à la transformation de la réalité).

Je viens juste d'apprendre, disais-je, que l'Allemagne, dont nos politiques vantent le modèle au point de vouloir nous l'imposer, connaît de telles perturbations à cause de leur modèle économique et "social" que des familles envoient leurs aînés finir leurs jours dans des maisons de retraite dans les pays voisins. Que nous dit une telle information d'une société ? Nous devrions nous poser la question en ce sens que des personnes, plus ou moins contraintes par un système économique, font ce choix. Si le système contraint, il n'oblige pas.
Que peut-on dire d'un tel système ? Indéniablement que, même si nous devons considérer qu'une partie des gens contraints sont forcément traversés par des émotions fortes (tristesse, honte, etc.), ce système transforme les individus sur les échelles de l'empathie et de la perversion.
Je n'ai pas besoin d'expliquer en quoi des personnes qui envoient leurs parents finir leurs jours à l'étranger en sont venus, dans le "meilleur" des cas à mettre leur empathie de côté, dans le pire à s'oublier eux-mêmes et leur empathie.
Je dois cependant expliquer en quoi un tel système est pervers. Tout simplement parce que le sens inversé ici se situe au niveau du sujet et de l'objet. Le sujet n'est plus la personne à qui nous devons de respecter le droit à finir ses jours dans la dignité, le sujet devient l'argent, le coût économique de toute chose prenant plus de valeur que le sujet lui-même et ainsi prenant sa place. Un Etat qui accepte cela est pervers et pervertit son peuple en le laissant contraint d'accepter cette inversion de sens, cette inversion de valeur.

Il y a un réel danger à continuer ainsi, à continuer d'accepter que l'argent guide tout jusqu'à nous transformer nous-mêmes. Si les psy voient juste aujourd'hui et que la perversion et le manque d'empathie font dorénavant partie du produit de l'éducation contemporaine, nous devrions prendre garde et réfléchir comme ils le font au modèle de la société future ; celle que nous construisons aujourd'hui et qui sera celle de dans dix, vingt, trente ans.